Le matin :
Les Enfants se lèvent presque tous au son stridant du réveil qui sonne trop tôt, ou la voix monotone de la radio qui parle dans le vide pour évoquer toujours les mêmes choses : la météo, un accident, un truc sans importance déjà oublié avant même d’être compris. Des faits divers qui glissent, sans laisser de trace. Et quand ils descendent enfin, l'esprit encore embrumé, leurs parents sont déjà debout, ou déjà partis.
Le petit-déjeuner :
Céréales, toasts, lait tiède. Ils mangent en silence sans vraiment y penser. La télévision, elle, ne se tait jamais, et débite en continu des nouvelles lointaines à propos de tensions internationales, d'une économie incertaine, de crimes survenus dans une autre ville ... à moins que des dessins animés ne saturent l'espace de leurs couleurs trop vives. Mais au fond, personne n’écoute ou ne regarde vraiment. Ce n'est qu'une présence sonore, un rempart obligatoire contre le vide, comme si la maison avait peur du silence.
Le trajet vers l’école :
À pied, à vélo, en skate … Tous les Enfants se déplacent seuls ou en petits groupes épars. Ils se retrouvent en chemin sans vraiment s’être donnés rendez-vous et connaissent chaque rue par cœur, chaque coin, chaque raccourci. Ceux qui vont à Old Town prennent le bus depuis l'unique arrêt, regardant défiler un paysage qui ne change jamais. Rares sont les adultes qui prennent le temps de les accompagner, d'autant que le plus souvent, ils ne sont déjà plus là.
L’école primaire / collège :
Les enseignants sont stricts, parfois durs, mais surtout fatigués. Leur patience semble usée, comme les manuels qu’ils distribuent, tous abîmés et pleins de pages cornées. Certains connaissent les familles de trop près. Ils savent, ou croient savoir, d’où viennent les silences, les regards fuyants, les absences. Les bâtiments, eux, n’ont pas changé depuis des lustres. Ils tiennent encore debout, mais sans éclat, comme figés dans une époque révolue.
La cour de récréation :
C’est sûrement le seul endroit où on se sent un peu vivants. Ça crie, ça court, ça rigole. Pendant quelques minutes, les Enfants oublient tout. Mais c’est aussi là que circulent les rumeurs, les histoires déformées, amplifiées, souvent nées de bribes de conversations d’adultes. On y parle de choses que personne ne comprend vraiment … mais que tout le monde répète sans réfléchir.
Le midi :
La cantine est fade, avec des plateaux tièdes et des conversations sans relief. Pour ceux qui ont la chance de rentrer chez eux, ils retrouvent des parents souvent pressés, distraits et déjà ailleurs. Les autres sont simplement absents. Alors certains Enfants mangent seuls, perdus dans leurs pensées. Ils s'inventent des mondes invisibles derrière le décor des fenêtres, là où le temps s'arrête et où personne ne leur demande de se dépêcher.
Après l’école :
C’est le moment que les Enfants préfèrent. Parce que là, il n’y a plus de règles. Ils traînent, marchent sans but, construisent des cabanes dans des endroits que les adultes ne regardent jamais. Parfois, ils s’aventurent un peu trop loin, près de lieux interdits, de ceux dont on parle seulement à voix basse. Ils y vont pour se faire peur, pour se prouver quelque chose … ou simplement parce qu’un autre a affirmé y être allé avant eux.
Le dîner :
À nouveau, l'écran s'allume pour meubler l'absence, remplir les silences et éviter qu’on ne se regarde trop longtemps. Les adultes posent des questions vagues, sans réellement attendre de réponse. Alors les Enfants répondent brièvement, ou ne disent rien, d'autant qu'au final, c’est du pareil au même. De toute façon, le vacarme des animateurs et les slogans publicitaires étouffent le moindre élan de sincérité, scellant la solitude de chacun.
Avant de dormir :
Les devoirs sont expédiés sans conviction ; on lit quelques pages, parfois sans les comprendre vraiment. La lumière reste allumée "juste encore un peu", puis la ville toute entière s’endort lentement. Parfois, on entend une cloche au loin, des pas dans la rue ou une voiture qui traverse la nuit avant de disparaître. Les parents dorment, mais les Enfants sont nombreux à rester éveillés, guettant les moindres craquements de la maison, transformant les ombres du plafond en navires lointains, dans l'espoir de prolonger la nuit et de retarder le retour du matin.
Et quand quelque chose d’étrange arrive :
Ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent, ils le gardent pour eux, parce qu’ils savent que ça ne sert à rien d’en parler aux adultes. Leur premier réflexe est presque toujours le même : minimiser, ramener l’inexplicable à quelque chose de familier. Et s'ils insistent quand même, ils fabriquent une explication, n’importe laquelle, même bancale ou absurde. Parce qu’au fond, ils préfèrent une mauvaise réponse à de vraies questions. D’ailleurs, elle n’a pas besoin d’être crédible. Elle doit simplement suffire à mettre fin à la conversation.